Rencontre avec Jérôme Dreyfuss // Interview

Mardi dernier, j’ai eu l’opportunité de bavarder quelques heures avec Jérôme Dreyfuss, dans le cadre de sa nouvelle boutique au 4 rue Jacob. Rien à voir avec ce qu’on appelle communément une « opé blogueuses », juste une invitation à discuter ensemble, entre le créateur et quelques unes d’entre nous. Croissants, jus de fruit et ajustements de dernières minutes (satanée plaque de climatiseur) à J-2 de l’ouverture.

Jérôme, je l’appellerai par son prénom, tant le contact est immédiat et chaleureux, sans chichi et sans retenue. Je l’avais déjà rencontré il y a de cela 4 ans au Who’s Next, et on avait plutôt discuté du Mexique d’où nous revenions tous les deux. Le tutoiement est immédiat, on a affaire à un pote, un mec simple, humble et spontané, toujours étonné de son succès, loin du melon et près de ses artisans.

(La nouvelle boutique au 4, rue Jacob. La toute première, au numéro 1, est désormais dédiée à l’univers masculin)

 

(Murs bruts et panneaux en chêne mobiles et modulables, le nouvel écrin pour Billy et consorts)

Cette fois, je l’ai tout de même abordé avec quelques questions bien précises en tête et le dictaphone en poche (et oui, les blogueuses se sont professionnalisées… ou presque, dit celle qui est venue avec un appareil photo dont la batterie était à plat.. ahem.. j’ai bien tenté la vidéo avec l’iPhone, mais comment vous dire *soupir*) :

W : Je voulais déjà parler du processus créatif, comment tu arrives à concilier esthétique – tu as une patte, des sacs avec une identité forte – et le côté pratique/ergonomique/utile de l’objet. Est-ce qu’à un moment la fonctionnalité prend le pas sur la beauté ou vice-versa ?

JD : En fait, tu sais ma grande passion c’est l’architecture et ce qui m’intéresse le plus, c’est la contrainte qu’ont les architectes quand ils font une maison, un building. Cela contraint la création et je trouve que c’est très difficile de créer sans contrainte. Je demande aux filles du bureau de quoi elles ont besoin- j’ai 22 filles au bureau – et elles me disent  » ah oui, t’as vu, les ordis maintenant ils sont comme ça, ils sont vachement plats et tout » et du coup j’ai un contenant et je dessine autour de ça.

(derniers réglages dans la boutique)

W : D’accord et comment tu expliques après que certains modèles typiquement le Billy qui n’aient pas changé depuis sa création et d’autres comme le Momo qui en est déjà à sa version 4 (y’a eu la version avec la tresse, puis les pressions qui ont été remplacées par le zip…)

JD : Ceux qui évoluent c’est que j’essaie de les améliorer, à l’usage. Par exemple Momo il se fermait avec 2 pressions et j’ai vu dans des concerts des copines qui ne le fermaient pas. C’est quand même con qu’elles ne le ferment pas, il faut faire un truc encore plus rapide à fermer, donc on réfléchit, on rajoute un zip.
La création d’un sac c’est en observant les filles dans la rue et les modifications c’est en ré-observant dans la rue les filles avec le modèle. Je me dis, mais pourquoi l’anse elle n’est pas réglable ? Alors on fait la bandoulière réglable et le service commercial nous dit mais ça va pas, tu te rends compte, Momo il va passer de 350 à 400, on ne peut pas… C’est un équilibre très difficile à trouver. On peut toujours faire mieux, on peut toujours améliorer, mais il faut s’arrêter.

On fait super attention aux coûts, les prix des cuirs ont triplé ces 3 dernières années, c’est un enfer, ça continue à augmenter, les tanneurs disent qu’ils n’ont jamais vu ça. Le savoir-faire a été transmis en Chine, ils n’ont plus besoin de nous, juste de la matière première qu’il viennent acheter en Europe en siphonnant le marché, quitte à payer un peu plus cher et ils compensent avec le coût de leur main d’oeuvre. Et c’est la guerre des cuirs, c’est dingue.

(La nouvelle collection)

W : et est-ce que ça explique le fait que tu te tournes vers de nouveaux matériaux, les sacs en toile, les peaux de serpents, et que tu innoves avec le travail du cuir, enfin le « viper » c’est du cuir qui a été travaillé imitation serpent, non ?

JD : Le Viper c’est du veau sur lequel on a fait une découpe à la main, c’est du vrai boulot d’artisanat fait en Italie ou en France. J’essaie de faire qu’il y ait une vraie valeur ajoutée, mais derrière c’est super dur parce que les sacs prennent 100 euros de plus. Les gens achètent quand même, ce qui est rassurant car ça veut dire que quand on fait des belles choses les clientes savent le reconnaître.

Mais voilà on prend tout ça en compte dans la création, que le cuir d’agneau c’est fragile, on va expliquer à la cliente que si elle veut un sac qui ne va pas bouger, il faut qu’elle l’achète en veau.
Et puis on n’est pas dans les peaux, on est obligé d’acheter un container et dans le container tu as 2/3 de peaux sublimes et 1/3 de peau qui ne va pas mais ça on ne le sait qu’une fois que les sacs ont été fabriqués, on ne le voit pas avant.

Maintenant on a mis en place de nouveaux moyens de contrôle, honnêtement dans tout le processus, je ne crois pas que j’exagère quand je dis que c’est 80% du temps, on fait que ça, tester, retourner, piétiner, écraser… Pour le Viper je me suis réveillé en pleine nuit en me disant : non, on n’a pas testé le frottement ! et le lendemain, on a testé, frotté, essayé d’arracher et ouf, ça ne bougeait pas.

(le fameux cuir de veau « viper »)

W : Juste une dernière question, je sais qu’il y a 4 ans on avait parlé des blogs et je voulais avoir ton avis, avec le recul, comment tu gères ta notoriété, l’engouement de certaines filles qu’on peut voir sur des blogs ou des forums ?

JD : Aux Etats-Unis (j’ai voyagé pas mal aux Etats-Unis depuis 2 ans parce qu’on a ouvert une boutique) j’ai compris leur importance. On est tout le temps en retard en France, alors les blogueurs n’étaient pas en retard mais les gens de ma génération on était complètement largué ! Il y a 4 ans (c’était il y a 4 ans qu’on s’était rencontré ?) je n’avais pas compris ce que c’était, à quoi ça servait… Là tu vois je viens de comprendre à peu près – je suis pas certain – à quoi ça servait Twitter, on m’a expliqué le week end dernier.

Moi je suis dans un truc où j’ai les mains dedans, j’ai besoin que ce soit du concret. Maintenant, le point très positif des blogs c’est qu’avec nos expériences malheureuses ça nous a appris qu’on pouvait s’en servir pour comprendre quelles étaient les attentes avec la marque, et finalement c’est assez intéressant parce que ça m’aide à régler les choses.
Il y avait des problèmes de qualité dans l’agneau, qui ne sont pas des problèmes de qualité mais des problèmes inhérents aux peaux, à la fragilité de la matière première, et bien effectivement grâce aux blogs ça m’a permis de dire aux filles du bureau : laissez moi faire autre chose, leur proposer quelque chose de différent.

Au bureau, ok c’est moi le patron mais c’est très collégial, j’aime bien avoir leur validation, qu’elles me disent oui, on y croit. Parce qu’on est tout le temps dans le doute, on trouve tout à chier, je suis déçu par tout, ce n’est jamais assez bien. Donc j’ai besoin de voir leur réaction face au produit.

Ca m’a vachement aidé, les blogs, à avoir un retour. Sur les boutiques aussi : c’est normal que la fille ne soit pas contente si elle a été mal reçue. Alors c’est immédiat, tu as pas le temps de te retourner, tu tires la langue, mais ça t’oblige à être hyper réactif, et moi je le prends aujourd’hui comme un feedback un peu cash. Parce que les gens quand ils me croisent ils me disent toujours « wouah c’est super », mais ce n’est pas ça qui est intéressant, ce n’est pas ça qui te fait avancer. Du coup c’est un truc super positif qui nous sert à améliorer tout le temps !


(Le nouveau sac seau Alain, le Carlos en viper et le Raoul nouvelle version ! j’ai encore la V.1 de celui là d’ailleurs)

J’aurais pu rester des heures (d’ailleurs, je suis restée des heures), l’écouter parler de son travail, de Madame Denis de l’atelier près de Dijon qui s’offusque presque de devoir faire un sac tout mou, à ses artisans marocains de pères en fils, du procédé de tannage végétal : on frotte avec de l’écorce d’arbre, même qu’avec l’acacia européen la couleur tient moins bien qu’avec une essence d’Amérique du Sud (d’où le souci des bleus il y a quelques années, on a toutes noté que les couleurs ne bougeaient plus désormais), etc, etc… Pour résumer, une belle rencontre et une confirmation : un vrai mec gentil.

PS : pour lire la suite de la discussion, je vous invite à lire quelques morceaux choisis chez Nardjisse, à voir la boutique et quelques modèles en vidéo chez Lydia et lire une interview un peu plus originale chez Fanny.

34 commentaire pour “Rencontre avec Jérôme Dreyfuss // Interview

  1. Quelle chance tu as eu de rencontrer ce créateur qui m’a effectivement l’air très accessible. Interview très intéressante, il est toujours enrichissant d’avoir l’avis du créateur sur ces créations…J’aime beaucoup le nouveau modèle Alain déjà repéré en léo sur NAP.

  2. Voilà un petit moment que je me tâte à investir dans un de ces modèles (le Billy ou le Twee). Ses réponses semblent en effet montrer quelqu’un de sympathique, ouvert et impliqué dans les créations qu’il propose. C’est peut-être « bête » de penser ainsi, mais c’est le genre de chose qui peut me pousser à confirmer mon envie d’achat (ou totalement me rebuter). Du coup, je vais sérieusement songer à un Dreyfuss dans les prochains mois 😉 Merci pour cette interview (et well done pour la retranscription ;)) )

  3. Jérôme Dreyfuss est à l’image de ses sacs (ou c’est plutôt l’inverse) : cool, sympa, pas prétentieux, bref, un vrai pote avec qui on a envie de passer du temps!

  4. Merci pour cette interview passionnante.
    J’adore les sacs JD et c’est bien de mieux connaître l’homme qui se cache derrière Etienne, Bobi et les autres !
    La couleur rouge a l’air superbe.

  5. Je ne suis pas très sac (j’ai presque honte de le dire ici!), par contre j’aime bien entendre parler les artisans, et c’est un peu l’impression qui se dégage de ton « papier ». La question du prix du cuir est intéressante aussi…Le personnage a une super dégaine et paraît vraiment sympa! Good job, Walinette!

  6. Wahou le bol que tu as eu ! Merci de nous faire partager cette rencontre ! Purée le raoul bleu sur la dernière photo…je décède..

  7. forcemment je ne peux qu’être jalouse en grand fan comme tu le sais du bonhomme et de ses sacs, je crois qu’il n’y a que peu de modèles que je n’ai pas essayé, je crois qu’il résume bien la difficulté et la contrainte de sa création adéquation économique / qualité et aussi tenue de la couleur etc… merci pour cet article en tout cas!

  8. Ca me donne encore plus envie d acheter son sac. Ca fait 4 ans que je lorgne sur un billy et toujours pas craqué. Faut vraiment que j aille en boutique pour l essayer et me decider.
    Dans tout les cas, quand j ai vu la collection ca a fait boum dans mon coeur
    

  9. Maintenant que tu sais fabriquer des chaussures (cf André) tu devrais lui proposer un partenariat pour faire une paire de sa marque : je suis sur que ça aura bp de succès !

  10. Chouette cet article :)
    Je suis allée dans la nouvelle boutique, elle est superbe je trouve.
    Quand à ces quelques lignes, c’est cool d’en découvrir un peu plus sur un créateur fétiche. Je le trouve honnête dans sa démarche. J’avais été déçue de l’agneau comme beaucoup d’entre nous, ai revendu les sacs, mais en tant que cliente j’ai été ravie de voir que la marque avait pris en compte ce problème de qualité. Car même si ces sacs restent moins cher que les Hermès ou Chloé, ça reste une belle somme. Et c’est agréable de se sentir écoutée en tant que cliente.
    Bref, je suis fan de Jérôme et de tous ces copains !

    (hâte de « tater » le viper….)

    http://www.leboudoirdemathilde.wordpress.com

  11. merci pour avoir retranscris cette rencontre ! c’est intéressant de savoir tout cela quand tu apprécie ces sacs. j’etais dans le meme lycée que lui, pas revu depuis mais visiblement il n’a pas changé : )

  12. Effectivement, un créateur bien sympathique, qui ne se la « pète » pas et qui est en phase avec les attentes de ses clientes. il y a chez lui une modestie, un respect de la clientèle, de ses goûts et de ses aspirations en matière de rapport qualité-prix-fonctionnalité-esthétique qui sont plutôt atypiques dans ce milieu de stars. JD, l’anti-star de la mode. Ils se sont bien trouvés avec IM. Une connaissance commune m’a d’ailleurs confirmé que le couple est adorable eet très « roots ».

  13. Bonjour,
    Le sac Alain semble donc être un petit nouveau… Sais-tu s’il sera en vente sur l’e-shop ?
    A chaque fois, je me dis que je suis folle, inconséquante, pas responsable du tout d’acheter des sacs aussi cher (j’ai déjà un Billy, un Bob et un Johan) mais, celui-ci me tente bien (il faut un sac de « rentrée »). En plus, je suis la seule à savoir ce que représente ses sacs (dans mon entourage perso ou prof. personne de ne semble connaître, faut dire que j’habite plutôt à la campagne).

  14. Bien moi j’aime bien ce genre d’interview parce que ça te permet de connaitre un peu plus les gens et ce gars Jerome Dreyfus a juste l’air simple et vraiment sympa…

    T’as pas du t’ennuyer en tout cas et longue vie à ses sacs j’ai envie de dire :-)

    Bises

  15. J’adore ce créateur, ses sacs sont sublimes.
    Une texture incroyable, des couleurs juste magnifiques.
    Il est à l’écoute de ses clientes, le sav est parfait.
    Bref, je suis fan, j’en suis à mon quatrième sac.
    Mais mon fétiche reste billy en agneau bullé couleur rouille. Même s’il est fragile, il reste à mes yeux le plus beau :-)

  16. C’est un article vraiment intéressant que tu nous as fait là ! J’ai vraiment bcp aimé ton interview, j’ai toujours pensé que c’était un type bien (franc) et là c’est confirmé.
    Merci pour l’article, bises

  17. Whaouh, quelle chance de rencontrer ce créateur!!! Ces sacs sont fabuleux et d’une douceur… J’adore les modèles couleur camel et ceux en python.
    Tu as dû avoir envie d’embarquer la moitié des modèles 😉
    Je suis l’heureuse proprio de Bob. J’ai bien fait de craquer à l’époque car il ne se fait plus.
    Bisous

  18. merci pour ce billet trés sympa et instructif.
    Mais dis moi : t’as essayé les vestes ? Elles sont comment?
    j’ai voulu tester dans la boutique de palais royal cet hiver mais il y avait que des taille 1 et avec mon bon 42 ….

  19. On sent que tu as passé un très bon moment et que la discussion a été très sympathique et franche.
    A qd uné opé « JD-Walinette » ? Après les Raoul, Momo, Billy et cie ou encore « André », moi je trouve qu’il manque un prénom masculin 😉

  20. merci de nous faire partager ces instants précieux avec Jérôme (je peux moi aussi l’appeler par son prénom, hihi), il a l’air vraiment cool et pas le genre designer super star.. en passant, j’adore sa nouvelle collection de sacs, t’es sûre que c’est un magasin spécial homme?

  21. Le prix du cuir qui augmente.. et qui donne des sacs a 450 euros.. Je veux dire, quand je vais chez Zara, les sac sont a 50 euros.. Je trouve que il prend l’excuse que le cuir est cher pour justifier ses prix.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *